Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 21:35

Beniel voulait démarrer son mandat en fanfare et de faire de cette fanfare l'empreinte de son mandat. Il réunit sa « dream team ». Lorsque l'on est à l'avant-garde de la majorité silencieuse, il faut savoir devancer son appel et « cap maintenir » - formule précieuse qu'il avait inventée à brûle-pourpoint -. « Les Balvisiens ont soif de justice !» Frastic était un créateur encensé et notoire. Maltuque était un diamant brut, une fornication d'idées et de concepts. Beniel s'inspirait des grands sémaphores de Maltuque, élaborés dans la clandestinité – entendez loin du harcèlement des médias, au café de l'université, dont le manque de subventions avait terni le blason -. Maltuque déclina un métaprogramme : le programme des programmes. Beniel serait à la proue de l'innovation sociétale battant le fer avant qu'il soit chaud. Les masses dans leur sagesse immémoriale suivraient si on les y préparait. Les idées sont des parapets qui engendrent les précipices. La meilleure façon de préparer l'avenir est de le prendre à bras le corps en luttant contre toutes les formes d'oppression, par tous les moyens, ou suivant le point de vue que l'on adopte de prendre sa mallette et de faire son travail avec conscience et professionnalisme. Grâce à une planification d'orfèvre, si la Révolution ne venait pas aux masses, elle irait à leur rencontre : miraculeuse et ostentatoire. En posant la majuscule sur le mot délictueux de sa prime et flamboyante jeunesse, le génial Maltuque se laissait emporter par le renouement avec ses idéaux auxquels, contrairement à beaucoup d'autres, lui, le philosophe pensant, n'avait pas renoncé. Beniel était un politicien dynamique, un vrai battant. Il avait toujours été le porte-drapeau de la contestation, le dénonciateur des marges superfétatoires des commercieux. Ceux-ci rétifs à la compassion, hostiles à toute humanité rendaient impossible l'égalité de destin entre Balvisiens. Beniel était le ventricule bienveillant de Balvise. Grâce à Maltuque, l'ultime penseur, il serait l'insurrecteur verbal permanent. Son élan allait montrer la voie ou l'ornière suivant le point de vue.

Chaque semaine, le peuple de Balvise à savoir les partisans irascibles de Beniel organiseraient un rassemblement sur des thémes qui sont la charpente discrète de l'oppression. Ceux-ci étaient sous la férule du grand Maltuque, même s'il échappait parfois que leur résolution pouvait incomber directement au pouvoir en place : Beniel lui-même qui, il faut le rappeler venait d'etre propulsé au centre de toutes les décisions, car élu primat, grand clerc, bourgmestre, président, haut de poupe ou tout autre affublement qui seyait à ses affidés. La liste de moulins à vent dont la vacuité se disputait à l'actualité était établie par Maltuque et sujette en fonction des opportunités à tous les bouleversements.
Rassemblements contre les bavures et pour l'accroissement des moyens de luttes contre les aléas et les tempêtes, pour un décret de bon voisinage, pour l'obligation de respect et pour la bonne humeur, pour une charte des clowns et des bateleurs de foire, contre l'œil de Moscou et pour la protection des Balvisiens, contre les complots, contre le travail précaire et les licenciements des cueilleurs de fraises, contre l'abondance et la publicité arbitraire, pour une circulation fluide des piétons et l'introduction de pousses -pousses électriques, contre les fientes d'oiseaux et pour les espaces verts, contre les oranges serviles aux dictatures et les tomates biseautées, Contre les zoos exotiques et les corridas, pour les squatteurs de square et l'occupation nocturne des églises, pour la réquisition salutaire des vues sur la mer et des caves vacantes, pour un moratoire contre les marteaux piqueurs et le travail de nuit, contre les néo médisants, pour le choc des cultures, contre les ondes adipeuses et versatiles, pour le binôme de concierge, contre le chômage des palefreniers et la vie chère, pour le lustre des ascenseurs, pour la régulation de la taille des platanes, pour les jardins organiques, contre les acronymes et pour la transparence des grands cercles, Contre l'arrogance de la cédille envers les demandeurs d'asile, Pour une charte de protection du cerveau droit, pour le droit à l'épanouissement, pour une tolérance zélée envers les ratures des écoliers, pour l'interdiction des croix provocantes, pour les services ludiques et la gratuité des psys, pour un calendrier de révision des concessions à perpétuité, pour l'éradication des pétoires, pour le doublement du salaire plancher et contre les Legos fabriqués hors continent, pour la reconnaissance des minorités non ethniques et constituées....

Il fallait tout d abord donner confiance et montrer que par la volonté, il était possible de combattre le Leviathan de la bosse du commerce. Les forces invisibles n'étaient pas une fatalité contre laquelle l'Archibald était impuissant. Par une philosophie nouvelle, entendez Maltuquéenne, Beniel le bienveillant allait imposer sa bulle. Les forces invisibles étaient de mèche avec les commercieux ou suivant le point de vue le clientélisme du pouvoir permettaient les fricotages avec des commercieux serviles de manière à ce qu'ils deviennent les grands colons de la ville de Balvise. Il suffisait d 'attaquer les balivernes économiques par le collet, de prendre le tonneau par les dents ou le mors par les anses. Beniel avait de la jugulaire et celle-ci s'appelait Maltuque... Les forces invisibles n'avaient qu'à bien se tenir !

 

Par Christophe Tournier - Publié dans : Feuilleton
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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 22:49

Dans une combe discrète du cimetière de Balvise, s'épanouit la tombe d'Amil Bastahan, un lointain pataphysicien qui aurait promu païennement la multiplication des petits pains. Les citoyens occultes de la cité recouvrent sa tombe de fleurs.

Beniel, ce « lever de lune anticonformiste », comme l'avait appelé Frastic, attaquait dans l'œuf l'indolence de Balvise pour marquer l'histoire et l'harnacher au carrosse de l'avenir ou suivant le point de vue pour faire de la cité une république bananière. Il alla chercher un professeur de philosophie dont les articles avaient décorner les boeufs dans la gazette. Il avait auparavant canoté dans toutes les couches de la société. Il s'appelait Maltuque. Il professait depuis toujours, à contre-courant de la pensée inique la plus répandue, un retour au pragma, une rationalisation permanente des facteurs de production. Il rêvait de construire de nouveaux idéaux pour la jeunesse afin de lui redonner espoir par un retour inspiré vers la communauté atavique loin de la bosse du commerce dont chacun en était conscient, faisait flamber les inégalités sociales. Le cabinet de Beniel était constitué : à gauche Frastic le rebelle, à droite, devenu conseiller économique par la force des choses ou par sa profession d'humaniste affiché, Maltuque le sage. Le valeureux Beniel n'aurait désormais de cesse d'éveiller la créativité de ses ouailles ou selon le point de vue de stimuler la médiocrité. Afin de marquer cette nouvelle ère, Beniel fit disparaître le Goitre de Saint-Jacques qui ridiculisait la cité. Après avoir réuni toutes les associations, ou selon le point de vue fait ramper celles-ci sous la dictée de Frastic, il fit remplacer le Goitre par un patchwork féminin. Silhouette telle qu'on la trouve parfois à l'entrée des ports, la sirène enluminée célébrait l'universalité à travers des seins nus et multicolores, un ventre de mappemonde et des écailles phosphorescentes que les langues occultes baptisèrent bientôt la marâtre de Saint Jacques. On dispersa les restes de Goître à la décharge et la nuit vit quelques ombres rassembler dévotement, qui un bras, qui un morceau de jambe, les débris de la statue.

 

Par Christophe Tournier - Publié dans : Feuilleton
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Mardi 24 janvier 2012 2 24 /01 /Jan /2012 21:29

Doan refait sa marionnette pour la seconde fois. Tout a un goût d'inéluctable. le café est irrémédiable, le sucre se fait pompeux. L'avenir est sentencieux et le moindre imprévu se transforme en signe du destin. Il se débat comme dans un fourreau. Muse maléfique, la lassitude le harcèle, jouant à son ombre sur le canapé. La honte lui revient, marée montante. « Comment être à la hauteur ? Comment être le père de ses enfants ? Comment assurer l'avenir ? Comment ne pas perdre sa place au travail ? » Toute question essentielle qui tourne dans sa tête comme les pales d'un ventilateur... Dépression anhédonique récurrente d'apparence épistolaire avec retour posttraumatique. Il fallait le savoir. Il compte sur ses doigts à moins que cela ne soit son ombre. À la moindre apparence de contrariété, sa voix se tord comme un drapeau. La première fois, pour se sortir de cette ruche, après son traitement, il avait fait preuve d'une discipline de fer toujours en vigueur. Lever à l'aube pour le fitness. Petit-déjeuner au bureau avec du chocolat noir à la menthe intense ou à la fleur de sel. Pomme, fruits secs. Retour au fitness au soir. Toutes sortes d'aliments et de détournements aptes à conjurer l'obsolescence. Et comme si cela ne suffisait pas, sa mère au Vietnam se meurt, muette dans sa chambre. Il lève un bras herculéen afin d'organiser le voyage et d'affronter l'inéluctable. Avant de partir, ses collègues de bureau sortent tout à coup de leurs mines affairées et lui recommandent la pratique de la méditation. Ils posent entre ses mains un livre de Thich Na Than, maître bouddhiste établi en Dordogne.
-« C'est drôle. J'ai commencé. Je me concentre sur ma respiration, car elle est le lien entre le corps et l'esprit. Parfois je sens la régénérescence de mon épiderme.» Avoue Doan. Il s'étonne de cette conjonction. Il s'émeut de tant de compassion. En montant dans l'avion, il est un trop-plein de larmes, prêt à déborder.

« Mẹ» est revenue à la maison. Il est inutile de la bourrer de médicaments à l'hôpital. Il n'y a plus rien à faire. Il y a quelques années, peu après cet AVC qui l'a paralysée, il lui avait tenu compagnie dans sa chambre pendant des jours, dans un demi-sommeil. Doan murmure alors à son oreille. Il parle des enfants, de son travail en Suisse en taisant ses soucis, d'anecdotes qu'il croyait avoir oubliées. Il passe en revue toute la famille. Il décrit ses menus. Il raconte ses dernières années comme si les mots étaient tirés par un fil invisible. Se tait. Mẹ ouvre un oeil,  Mẹ ouvre les yeux. L'infirmière de passage parle de réincarnation, annonce une configuration heureuse des astres, puis disparaît furtivement. Sur le meuble de sa chambre trône un petit Bouddha blanc, réplique de celui de Da Nang. Doan est seul désormais face à Mẹ. Dans une petite librairie, il a trouvé un livre de la méthode originelle Vipassana. Et pendant trois semaines, il lit à haute voix à sa mère des fragments. Il décrit en détail à Mẹ le cycle de la vie qui renaît incessamment après la mort... La présence dans l'instant qui rend l'ordinaire si précieux. Il rit comme les yeux de Mẹ quand le Bouddha s'adresse aux moines inquiets : « Plutôt que de t'évertuer à marcher sur l'eau, prends un bateau.» Il raconte les pérégrinations du Bouddha. Les mots résonnent des métaphores. Lorsque le regard de Mẹ s'apaise, Doan s'apaise. Lorsque Mẹ semble accepter comme l'enseigne la méthode, il fait de même. Ils forgent ensemble de longs silences. L'infirmière de passage parle de miracle. Elle joint les mains sur la poitrine, devant les mystères de la nature et la vigueur du Bouddha. De retour en Suisse, Doan déclare désormais avoir dépassé sa marionnette : celle qui ressasse le passé et complote avec l'avenir.
Une jeune femme bottée de cuir et fraîchement maquillée boit un café ; un vieillard extatique s'accroche avec soin à la rampe d'un escalier roulant ; Une guichetière sourit ; un cadre cossu ajuste sa cravate ; une voiture rutile au feu rouge ; un homme pose son chapeau mou sur son genou pour lire le journal ; un poinçon de soleil passe à travers les nuages... Doan se fait souffleter par la beauté du monde.

Par Christophe Tournier - Publié dans : Écriture classique
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Jeudi 5 janvier 2012 4 05 /01 /Jan /2012 14:21

Mesdames et messieurs,

Laissez-moi vous conter le grand, l'inébranlable seigneur des lieux. J'en profite pour m'adresser à toi, toi mirliton, homme de peu d'envergure, transparent aux femmes, tu te reconnaîtras. Le Blue Star, Figure tutélaire de l'horizon, est un magnifique ferry qui fait la navette dans les îles grecques, Même si le volcan s'éveille, faisant tomber sur la mer une pluie de météores, faisant surgir des gouffres béants, en renversant la terre cul par-dessus tête, il dispense ses vagues, puissantes forces motrices en redressant les torts des petites fientes à moteur qui veulent se faire mousser dans la Caldera. Au bord de ce bel aréopage, il y a tous les figurants de la grande pièce de théâtre de la vie, comme le dît Shakespeare qui n'avait pas le mal d'Homère.

Prends-en de la graine, mirliton, si tu veux un jour voir le bout du tunnel où tu apercevras le 90 de chez Parker sur l'échelle des hommes. Le Blue Star balade sur son pont d’apparat des hordes de Chinois qui sortent de l'austérité pour entrer dans l'obésité;

des Russes égarés qui viennent sur le pont robuste de ce bateau torpiller les derniers souvenirs du Koursk;

des Japonaises courageuses affranchies de la masse fourmillante du continent;

des domestiques en blouson noir qui revêtiront bientôt la livraie d'Angelina Jolie pour faire briller l'héliport;

des jeunes filles farouches aux yeux noirs, brillants comme des diamants, qui font trembler toutes les femmes mariées de la terre;

des vacanciers armés jusqu'aux dents qui se sont attribué une mission fatale: faire sauter le présent dans des hémoglobines de photos numériques;

des alpinistes nostalgiques qui viennent dévisser une dernière fois devant l'implacable beauté du monde;

des militants aguerris venus s'entraîner à fomenter une révolution dans la république des ânes;

des anarchistes déchus de leur titre reconvertis à l'élevage des figues de barbarie;

des buveurs d'eau de vie repentis qui s'en jettent un dernier dans la soute...

Même si le volcan s'éveille, faisant surgir le cygne noir, ravalant les incertitudes les plus téméraires au nœud du quotidien. Qu'à cela ne tienne! L'inébranlable, le Blue Star dispense sa vague . Il transporte à son bord :

des écrivains desséchés qui viennent chasser le poulpe de leur futur roman;

des évadés de prison qui viennent se planquer dans des murs laqués de rose et qui ont troqué la chaîne de leur pied pour la vigne serpentine;

des colonels à la retraite tombés sous le charme d'un labrador errant aux poses langoureuses et aux yeux de biche morfondue;

de jeunes éphèbes qui ne paient pas de mine et qui ont réussi à se vider le cigare pour danser sur l'autel des dieux; Prends-en de la graine, mirliton à trois bandes, homme de peu d'envergure, bricoleur de portable, si tu veux un jour fricoter avec le 90 de Parker....

des carrossiers désenchantés car ici on ne répare que les moteurs;

des artistes iconiques qui peignent des icônes baignées de lumière divine pour défier l'obsolescence d'internet;

des arpenteurs de meringue qui rêvent de traverser le canal de Suez en pédalo;

des ingénieurs au Teeshirt de novice, chasseurs de Wi-fi, engrossés par leurs ordinateurs successifs;

des aventuriers bardés de grands horizons qui ne savent pas encore que l'ile les retiendra à l'insu de leur plein gré; des mystiques agnostiques qui cherchent l'église primale;

des boudeuses du Bouddha qui viennent contempler la mer loin des lubriques gourous; des peintres piques assiettes paresseux à qui le temps a rendu la monnaie de leur pièce et qui viennent se faire pardonner leurs offenses à la couleur par le roi des soleils couchants;

des solitaires, venus conjurer le mauvais œil, qui vivent depuis des lustres au crédit de leur cœur...

Même si le volcan s'éveille, si Papandréou se fait moucher par les organismes financiers et si l'euro dégringole dans les abysses pendant qu'explose la dette, qu'à cela ne tienne, le légendaire Blue Star, figure tutélaire de l'horizon, continue de faire escale sans discontinuer dans la mer Égée, en soulevant avec sa vague délicate les jupes des méduses.

Création : Pour une lecture à haute voix en 2010 lors d'une soirée bien arrosée de vin grec lors de ma première visite à Oia

Par Christophe Tournier - Publié dans : Spectacles Théâtre
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Dimanche 1 janvier 2012 7 01 /01 /Jan /2012 18:18

L'écriture manuscrite est à manier avec précaution. Les scribouillards du dimanche, les nostalgiques, les sportifs adeptes de l'écriture manuelle sont rares. Ils bravent l'ordinateur, ils refusent la modernité et désirent retrouver, par une sorte de mimétisme passéiste, un geste qui serait en prise directe avec la pensée. Le grand mérite de la machine idoine qu'est l'ordinateur est l'application généralisée de polices de caractères. À ces têtes brûlées de la calligraphie qui, malgré les avertissements d'usage, jouent avec le feu, s'adresse ce petit précis de lutte contre l'écriture maligne. Ce manuel d'écriture orthogonale s'il est respecté à la lettre aide à contourner les dangers de cette forme primitive.

Ces plumitifs de basse oeuvre, sans s'en rendre compte, tentent le diable et ouvrent des gouffres telluriques dont il leur sera difficile de s'affranchir. En lutte permanente pour la raison et contre la licence, le scribouillard est un copiste, il doit se contrôler et en toutes circonstances, se faire dicter plutôt qu'être dicté. Il faut éviter que le mot précède la pensée. La main, qui est sans âme, ne doit pas être un instrument dévoyé.Chaque mot, chaque lettre couchée sur le papier est une occasion de ranimer les forces occultes de la nature. Une fois éveillées, celles-ci ne manquent pas de s'emparer du copiste, de le tenir à merci en lui dictant ses lois, et émergeant du plus profond  : à lui dicter ses mots. Si par malheur, le copiste ne tient pas sa plume avec toute la force de caractère nécessaire ; après avoir pris ses lettres, les puissances occultes de la nature vont peu à peu prendre le scribouillard par le collet de son écriture et semer la contagion jusque dans son contenu. Son message ne sera plus porteur de réflexions sensées destinées à élever l'humanité, mais d'une fange obscure et noire. Le texte ne doit pas être déformé par des didascalies venues du diable Vauvert. Il doit être transcrit d'une pensée longuement mûrie ou d'une dictée à l'identique. Le copiste doit s'en tenir au texte au pied de la lettre. Louons la providence qui nous permet d'exercer quelques lois qui empêcheront le scribouillard, qu'il en soit au premier jet ou dans la patine de la relecture, de perdre pied. Il est vital de comprendre que l'oiseau pernicieux peut se poser dès l'ébauche des premières lettres.

Le début de la confrontation est vital à la préservation de l'écriture. Le copiste ne doit pas se pencher comme le pourraient faire ses lettres. Il se tient droit comme sa première majuscule. L'oiseau tente de pénétrer par à-coups dans la page par de subtils surgissements. Mais si les premiers accès lui sont refusés, sa paresse l'incite à l'abandon. Les premières touches nécessitent donc une attention particulière. À aucun moment, la majuscule ne doit courber l'échine. Les majuscules sont les sentinelles du texte. Elles se tiennent droites comme le I, se posant d'emblée en épouvantail sur la page blanche. Les rondeurs appellent aux déhanchements. Certaines lettres peuvent s'enchâsser dangereusement. Il faut s'abstenir des pleins et des déliés qui augurent d'emportements futurs.

Les accents sont la cravate des lettres. Ils doivent être utilisés avec sobriété et parcimonie. Ils sont les m'as-tu-vu de la calligraphie. Ils ne doivent pas traîner. Heureusement, l'accent circonflexe, que certaines âmes perverses inclinent à vouloir supprimer, pose un voile chaste sur nos errements et autorise leur circonscription. Le trait tiret non plus ne doit pas s'étirer.

Attention à l'apostrophe ! Il est un accent dépravé venu se placer sournoisement sous la culotte des lettres. Le chasser absolument ! Par son trait, ouvrant de larges plaies béantes dans le texte, l'oiseau pernicieux pénètre profondément. L'apostrophe doit être court afin de ne provoquer aucune scorie. L'accent grave est toujours en équilibre sur la lettre et son trait ne doit pas déchirer le fil continu du texte. Il est la feuille morte apportant apaisement s'il est bien tracé ; il ravive les effluves de l'enfer s'il est distordu par un rictus. L'accent aigu, salutaire gouvernail, en striant brutalement le texte à contre-courant remet le copiste dans le droit chemin. L'écriture n'est pas une houle. Rare mais précieuse, la mitraille du double point sur les voyelles rappelle à l'ordre.

Que les lettres rares, ces fanaux de l'écriture, ne soient pas des prétextes à l'épanchement. Le W n'a pas plus de deux ornières et doit être balancé par un M : marée montante de l'écriture. Le Z, ce chien de garde, en délié est mollasse alors que sa graphie est agressive et sans équivoque. Le X affiche ses états de service et ne doit pas sombrer dans le ridicule par trop de rondeurs. Si le C incite à la débauche, il est heureusement balancé par un R droit dans ses bottes. Le D est opportuniste et sans état d'âme, il se marie avec le T qui suit sans rechigner, s'il ne tombe pas dans l'affadissement. Le F qui a connu toutes les foudres mérite le respect. Heureusement, il existe quelques lettres, citadelles imprenables, comme le B ou le H qui portent au plus haut l'étendard de l'alphabet face aux voyelles qui tendent au rabaissement. Les langueurs sont à proscrire. L'écriture est un sacerdoce. Le copiste se veut servile au texte. Il n'interprète pas. Il doit toujours s'en référer à la police des caractères pour prévenir tout risque de débordement. Il se doit de garder la lettre à l'immaculé de sa conception. Un point, c'est tout !

La pioche du point porte une sanction finale à la phrase et esquisse un désert sans lettres. Le paragraphe entrouvre les abysses du néant à travers la page blanche. S'il ne veut pas croupir dans un tohu-bohu, ce cachot où il n'y aurait que cinq lettres à sa disposition qu'il recopierait à l'infini,Il faut éviter au copiste le contact charnel entre les mots et respecter un pas régulier. La promiscuité entre les lettres engendre une écriture saumâtre recouverte par le voile atavique de la confusion. Les mots doivent défiler l'un après l'autre. Afin de n'abandonner aucune ouverture à l'oiseau, les persiennes du texte sont étroites. Ainsi, la lumière qui s'évade reste mesurée. L'écriture ne doit pas laisser échapper d'étoiles filantes ! Les grands écrivains du passé ont su dompter l'oiseau pernicieux grâce à une longue pratique. Puisse ce traité prévenir le scribouillard épistolaire et l'inciter à la plus grande prudence ! Le mot fin doit être bien marqué au bas du texte en caractères majuscules afin de prévenir toute nouvelle tentative.

FIN

Processus de création : improvisation Monologue de personnage

Par L'imprompteur - Publié dans : Écriture classique
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Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 21:25

Dans le temps, les marins amarraient les bateaux au goître de Saint-Jacques. C'était une statue taillée dans la masse qui semblait célébrer tout le pathétique de l'humanité. Pieds de chèvre et cuisses épaisses, ventre rebondi au nombril protubérant, nez grossier sur des lèvres charnues entre sourire et interrogation, bras efflanqués, tel apparaissait l'imposante silhouette. Le goitre semblait se moquer des figures de proue évanescentes que les pêcheurs plaçaient à la proue de leur cargo. Lorsque Imar Beniel, face à Fédor Mouly, surnommé la Carpe, prit la mairie de Balvise, avec le slogan « Conjurons ensemble les forces de l'invisible ! » il envisageait déjà secrètement de remplacer cette statue spirituellement insalubre.

Ce fonctionnaire de haute voltige avait gravi tous les échelons avait serré toutes les mains et prononcé tous les discours. Il était moyennement bâti de sorte qu'en toutes circonstances, il plaisait à l'Archibald, il rassurait le vieillard endimanché, le mécanicien désœuvré ou le bourgeois indélébile. Ou bien suivant le point de vue que l'on adoptait : Son sens de la communauté dissimulait un appétit irréversible pour l'accaparement à ses propres fins de la chose publique...

Balvise, ville côtière, était un carrefour portuaire et emblématique de la région. Beniel ne manquait pas de se montrer ou d'apporter son indéfectible soutien à toute initiative innovante d'un point de vue social susceptible de faire avancer ce l'on ne savait quoi encore pour lequel il se battait. Ainsi, il prit sous son aile Frastik, le rebelle. Après de nombreuses mises à feu de poubelles, le virevoltant Frastik s'était reconverti dans des happenings peinturlesques et théâtraux portant à combustion la critique d'une société aphone et génératrice d'inégalités insupportables, suivant le point de vue le plus répandu. Il aimait grâce à des performances vidéo qui faisaient florés sur la toile, surprendre l'Archibald - le Balvisien moyen - et réveiller en lui une révolte salvatrice. Beniel offrit à Frastik le voyage de ses rêves dans l'Ouest américain, contrée suscitant les sentiments les plus controversés dans l'opinion générale. Sa créativité en fut-elle sublimée ? Tout jurait-il qu'il en revint avec une fidélité sans failles pour Beniel, dissimulée derrière une bouffonnerie insolente : « Votre haute commisération ! Votre compassion de tous les instants ! Votre inamovible dynamique » appelait-il Beniel devant la presse.

« Qui dit anar à 20 ans, dit fonctionnaire à 40 » Frastik commençait, selon d'invisibles langues, à tester ce vieil adage.

Beniel était l'homme providentiel de Balvise : pour ses partisans. Mais selon ses opposants, cette cité prospère ce carrefour portuaire, en avait-elle réellement besoin ?   

Par Christophe Tournier - Publié dans : Feuilleton
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Samedi 17 décembre 2011 6 17 /12 /Déc /2011 22:40

Freddy a une prononciation heurtée comme si ses mots prenaient de l'élan avant de sauter des obstacles imaginaires. Il a le visage émacié reflétant une vie en dents de scie. Sur sa poitrine, il cajole une tortue frileuse aux joues finement liserées de jaune. Sa compagne, une gitane filiforme, partage son ardeur. Dans le bus, je feuillette un fac-similé de Nicolas Bouvier. Freddy s'émerveille de la calligraphie, des pleins et des déliés. Il déclare ne pas lire si ce n'est Stephen King, qu'il déprécie pour ne pas m'indisposer. Je le rassure sur la qualité de ses lectures. Pour ses quarante ans, il s'est offert cette tortue de Californie qu'il a délivrée d'une bassine saturée de liquide vaisselle. Et on nous dit que Genève est une ville de fonctionnaires internationaux...

Par Christophe Tournier - Publié dans : Écriture classique
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Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 15:51

Il y avait une fois à l'ombre des palmiers, un meneur de chameaux couvert par la suie des années. Il savait accompagner ses bêtes et les faire siennes dans les contrées les plus reculées. Il était fier de leur ténacité. Ainsi, les explorateurs au long cours requéraient ses services sans hésiter. Il s'appelait Essien.

Le roi Mandelouk tenait un bouclier bordée de deux écussons blêmes. Il était entouré de quatre sbires à tête lisse. Un jour, il s'enquit d'aller dans le désert. Il chercha celui dont on disait qu'il avait l'intuition d'un veilleur de vie et dans les yeux une baguette de sourcier. Il s'adressa à Essien.
Sur ordre du roi Mandelouk, on chargea les chameaux de bric et de broc.

- «  Les chameaux aiment être chargés à leur convenance» avança Essien.

Le roi n'en avait cure. On partit vers l'horizon avec force braillements. Après ces longues journées de marche, il plaisait au roi Mandelouk de poser son bouclier d'argent bordé de deux écussons blêmes, au centre du campement, d'avoir de larges tentes qui reluisaient et toute une cour de noblaillons frétillant autour de lui. Une lune rouge et béante apparaissait peu à peu dans le ciel pour laisser un grand trou noir au milieu de la nuit. Essien caressait ses chameaux avec des onguents, car il savait leur lassitude. Un jour, la première chamelle refusa d'avancer, raide comme une épave. Les chameaux se tenaient immobiles, épiant l'horizon. Le roi Mandelouk s'offusqua. Il fit battre Essien par ses quatre sbires à tête lisse et le laissa croupir à l'écart du campement.

À la lueur d'une étoile, Essien aperçut le serpent fanal qui se tenait sur son séant.

- «  Essien, » dit-il en laissant voir sa houppe dorée, « pourquoi avoir amené tous ces hommes jusque dans le territoire des songes ... ? Les chameaux ne rêvent pas, les hommes oui. Il vous faut vous en retourner sinon...vous tomberez dans l'œil du loup.»

- « Dans l'œil du loup ?»

- « Le loup affable aime à s'assoupir dans les dunes. Dans le territoire des songes, il se repaît des rêves des hommes. Lorsqu'ils sont boursouflés par leurs chimères, le loup n'en fait qu'une bouchée. Je le vois déjà se pourlécher les babines... Les hommes, cervelles innocentes, seront tendres à croquer. Je dispose des étoiles, mes anneaux s'enroulent autour de la lune, mais sur le sable, c'est le loup affable qui commande.»
Le serpent fanal secoua sa houppe qui fit un pavé d'étoiles brillantes dans la nuit et disparut en direction de la lune. Au lever du jour, la première des chamelles dit à Essien en remontant ses bosses :

- « Tu nous as laissé aux prises avec ce roitelet et ses quatre sbires à tête lisse, dans le territoire des songes. Accroche une timbale à ton cou afin qu'elle marque la trace. Dans l'affabilité du désert, nous pourrons alors nous en retourner, mais veille à ce qu'aucun grain de sable ne vienne s'amasser dans ton gobelet. Débrouille-toi pour accrocher une timbale au dos du roi Mandelouk. Au coeur du territoire des songes, il y a le désert et seulement le désert... »

Au petit matin, le ciel était lisse et sans escarres Les chameaux reprirent le pas. Essien attacha une timbale autour de son cou, et tourna comme une toupie autour du roi. Celui-ci le dévisagea.

- « Vieux fou !» s'écria-t-il.

- « Nous approchons des trésors enfouis. Creuse ton sillon, ô roi. »
Il fit se balancer la timbale à ras du sol comme un pendule. « Caresser le sable et sacrifier votre plus beau gobelet à cette quête ! » Après quelques jours, le roi au fond de sa timbale avait récolté quelques onces d'or au cœur du territoire des songes. Essien dit alors.

- « Vous êtes riches désormais. Il serait bon de reprendre la route. »

-  « Tu veux rire ? » répondit le roi. « Ces dunes regorgent d'or soufflé et de diamants dont je devine déjà les reflets dans le ciel. » Une clameur répondit en écho. Le vent éructait. Le roi faisait tournoyer son bouclier bordé de deux écussons blêmes au-dessus de sa tête, face à sa cour.

De jour en jour, les chameaux ralentissaient le pas, la caravane s'étirait en accordéon de telle sorte que toute la colonne prenait de l'avance sur les bêtes. La jubilation des hommes gonflait comme cerf-volant. Les gobelets se remplissaient et Essien, pendant la nuit, s'évertuait à les retourner. On eut dit que le temps se faisait chaque soir un croc-en-jambe, revenant à son point de départ. Le ciel s'assombrit et le loup apparut au loin ; les canines brillantes et le regard friand. Il se pourlécha par trois fois les babines puis il dévora toute la cour avant de lapper le roi Mandelouk, dont le bouclier bordé de deux écussons blêmes roula de guingois sur le sable. La lune glapit de plaisir. La petite caravane s'en retourna, impavide.

Quand la saison le permet, au-dessus des têtes, on peut apercevoir désormais un pavé d'étoiles. C'est le campement du roi Mandelouk, entouré de ses quatre sbires à tête lisse, toujours remplissant sa gousse d'or soufflé. Lorsque celui-ci épie dans le ciel le reflet de quelque diamant, nul doute qu'il devine son bouclier bordé de deux écussons blêmes luire en plein désert.

Processus de création ; improvisation enregistrée puis Réécriture 



Par L'imprompteur - Publié dans : Texte improvisé
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Lundi 5 décembre 2011 1 05 /12 /Déc /2011 22:02

 

Rose est la couleur du ciel lorsque la nuit arrive. Rose était la couleur de la robe qui venait d'offrir Gento à sa tendre épouse. C'était la vendeuse aux yeux incendiaires et aux genoux de cire qui lui avait conseillé cette robe en affirmant : « Le ciel vous redonnera toute sa grâce. » Jour mémorable, la jeune femme dansait comme une fleur irisée par le soleil. Devant lui, ce n'était plus ce petit bout de femme aux yeux mélancoliques, mais une grande dame qui ébouriffait sa vie. Le surlendemain, on frappa à la porte. Un homme armé d'un appareil de photo entra.

-« On dit que votre femme est d'une beauté qui irradie du lever au coucher du soleil au-delà de votre toit.»

Elle apparut sous le chambranle de la porte. L'homme resta pétrifié puis il fit claquer la gâchette de son appareil. Il s'inclina respectueusement et disparut dans la cire du couchant. Gento sut à cet instant que sa femme était immortelle.

Processus de création : Histoire improvisée en cinq minutes

Par L'imprompteur - Publié dans : Texte improvisé
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Mercredi 30 novembre 2011 3 30 /11 /Nov /2011 20:14

Prompteur :

Appareil sur lequel défile le texte que peut lire le présentateur de télévision.

Imprompteur :

Peronnage qui habite l'improvisateur lorsqu'il a l'impression quun appareil extèrieur ou qu'une tierce personne s'exprime à travers lui sans qu'il fasse e moindre effort. 

 

Deux personnages habitent l'écrivain-improvisateur : l^écrivain classique assis à sa table ou celui qui marche, qui travaille, qui réfléchit  et son imprompteur, celui qu'il faut réveiller et certes échauffer un peu , mais qui improvise, parle tout seul avec sa voix à lui. L'écrivain lui n'a plus qu'à appliquer sa mise en forme et son style...

Avec l'écrivain, il y a toujours un peu de l'imprompteur. Avec l'imprompteur, il y a d'abord un improvisateur, un écrivain oral, debout et qui profère son texte à haute-voix.

Par Christophe Tournier
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Présentation

  • : Ce blog animé par Christophe Tournier, auteur du manuel d'impro, est consacré à la poésie écrite à l'emporte-pièce, à l'écriture improvisée, au miracle de la langue sur le bout de la langue, à l'amour des mots... Il s'intéresse au processus d'écriture et de création, aux mots scandés. L'improvisation est son credo. Il se veut laboratoire d'oralité pour son auteur et atelier d'écriture. Exercices de scansion et de déclamation, premiers jets, polissages et écriture classique.
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