Partager l'article ! La mort est une grenouille: Doan refait sa marionnette pour la seconde fois. Tout a un goût d'inéluctable. le café est irrémédiable, le sucr ...
Doan refait sa marionnette pour la seconde fois. Tout a un goût d'inéluctable. le café est irrémédiable, le sucre se fait pompeux. L'avenir est sentencieux et le
moindre imprévu se transforme en signe du destin. Il se débat comme dans un fourreau. Muse maléfique, la lassitude le harcèle, jouant à son ombre sur le canapé. La honte lui revient, marée
montante. « Comment être à la hauteur ? Comment être le père de ses enfants ? Comment assurer l'avenir ? Comment ne pas perdre sa place au travail ? » Toute question
essentielle qui tourne dans sa tête comme les pales d'un ventilateur... Dépression anhédonique récurrente d'apparence épistolaire avec retour posttraumatique. Il fallait le savoir. Il compte sur
ses doigts à moins que cela ne soit son ombre. À la moindre apparence de contrariété, sa voix se tord comme un drapeau. La première fois, pour se sortir de cette ruche, après son traitement, il
avait fait preuve d'une discipline de fer toujours en vigueur. Lever à l'aube pour le fitness. Petit-déjeuner au bureau avec du chocolat noir à la menthe intense ou à la fleur de sel. Pomme,
fruits secs. Retour au fitness au soir. Toutes sortes d'aliments et de détournements aptes à conjurer l'obsolescence. Et comme si cela ne suffisait pas, sa mère au Vietnam se meurt, muette dans
sa chambre. Il lève un bras herculéen afin d'organiser le voyage et d'affronter l'inéluctable. Avant de partir, ses collègues de bureau sortent tout à coup de leurs mines affairées et lui
recommandent la pratique de la méditation. Ils posent entre ses mains un livre de Thich Na Than, maître bouddhiste établi en Dordogne.
-« C'est drôle. J'ai commencé. Je me concentre sur ma respiration, car elle est le lien entre le corps et l'esprit. Parfois je sens la régénérescence de mon
épiderme.» Avoue Doan. Il s'étonne de cette conjonction. Il s'émeut de tant de compassion. En montant dans l'avion, il est un trop-plein de larmes, prêt à déborder.
« Mẹ» est revenue à la maison. Il est inutile de la bourrer de médicaments à l'hôpital. Il n'y a plus rien à faire. Il y a quelques années, peu après cet AVC
qui l'a paralysée, il lui avait tenu compagnie dans sa chambre pendant des jours, dans un demi-sommeil. Doan murmure alors à son oreille. Il parle des enfants, de son travail en Suisse en taisant
ses soucis, d'anecdotes qu'il croyait avoir oubliées. Il passe en revue toute la famille. Il décrit ses menus. Il raconte ses dernières années comme si les mots étaient tirés par un fil
invisible. Se tait. Mẹ ouvre un oeil, Mẹ ouvre les yeux. L'infirmière de passage parle de réincarnation, annonce une configuration heureuse des astres, puis disparaît furtivement.
Sur le meuble de sa chambre trône un petit Bouddha blanc, réplique de celui de Da Nang. Doan est seul désormais face à Mẹ. Dans une petite librairie, il a trouvé un livre de la méthode originelle
Vipassana. Et pendant trois semaines, il lit à haute voix à sa mère des fragments. Il décrit en détail à Mẹ le cycle de la vie qui renaît incessamment après la mort... La présence dans
l'instant qui rend l'ordinaire si précieux. Il rit comme les yeux de Mẹ quand le Bouddha s'adresse aux moines inquiets : « Plutôt que de t'évertuer à marcher sur l'eau, prends un
bateau.» Il raconte les pérégrinations du Bouddha. Les mots résonnent des métaphores. Lorsque le regard de Mẹ s'apaise, Doan s'apaise. Lorsque Mẹ semble accepter comme
l'enseigne la méthode, il fait de même. Ils forgent ensemble de longs silences. L'infirmière de passage parle de miracle. Elle joint les mains sur la poitrine, devant les mystères de la nature et
la vigueur du Bouddha. De retour en Suisse, Doan déclare désormais avoir dépassé sa marionnette : celle qui ressasse le passé et complote avec l'avenir.
Une jeune femme bottée de cuir et fraîchement maquillée boit un café ; un vieillard extatique s'accroche avec soin à la rampe d'un escalier roulant ; Une
guichetière sourit ; un cadre cossu ajuste sa cravate ; une voiture rutile au feu rouge ; un homme pose son chapeau mou sur son genou pour lire le journal ; un poinçon de
soleil passe à travers les nuages... Doan se fait souffleter par la beauté du monde.