Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 21:25

Dans le temps, les marins amarraient les bateaux au goître de Saint-Jacques. C'était une statue taillée dans la masse qui semblait célébrer tout le pathétique de l'humanité. Pieds de chèvre et cuisses épaisses, ventre rebondi au nombril protubérant, nez grossier sur des lèvres charnues entre sourire et interrogation, bras efflanqués, tel apparaissait l'imposante silhouette. Le goitre semblait se moquer des figures de proue évanescentes que les pêcheurs plaçaient à la proue de leur cargo. Lorsque Imar Beniel, face à Fédor Mouly, surnommé la Carpe, prit la mairie de Balvise, avec le slogan « Conjurons ensemble les forces de l'invisible ! » il envisageait déjà secrètement de remplacer cette statue spirituellement insalubre.

Ce fonctionnaire de haute voltige avait gravi tous les échelons avait serré toutes les mains et prononcé tous les discours. Il était moyennement bâti de sorte qu'en toutes circonstances, il plaisait à l'Archibald, il rassurait le vieillard endimanché, le mécanicien désœuvré ou le bourgeois indélébile. Ou bien suivant le point de vue que l'on adoptait : Son sens de la communauté dissimulait un appétit irréversible pour l'accaparement à ses propres fins de la chose publique...

Balvise, ville côtière, était un carrefour portuaire et emblématique de la région. Beniel ne manquait pas de se montrer ou d'apporter son indéfectible soutien à toute initiative innovante d'un point de vue social susceptible de faire avancer ce l'on ne savait quoi encore pour lequel il se battait. Ainsi, il prit sous son aile Frastik, le rebelle. Après de nombreuses mises à feu de poubelles, le virevoltant Frastik s'était reconverti dans des happenings peinturlesques et théâtraux portant à combustion la critique d'une société aphone et génératrice d'inégalités insupportables, suivant le point de vue le plus répandu. Il aimait grâce à des performances vidéo qui faisaient florés sur la toile, surprendre l'Archibald - le Balvisien moyen - et réveiller en lui une révolte salvatrice. Beniel offrit à Frastik le voyage de ses rêves dans l'Ouest américain, contrée suscitant les sentiments les plus controversés dans l'opinion générale. Sa créativité en fut-elle sublimée ? Tout jurait-il qu'il en revint avec une fidélité sans failles pour Beniel, dissimulée derrière une bouffonnerie insolente : « Votre haute commisération ! Votre compassion de tous les instants ! Votre inamovible dynamique » appelait-il Beniel devant la presse.

« Qui dit anar à 20 ans, dit fonctionnaire à 40 » Frastik commençait, selon d'invisibles langues, à tester ce vieil adage.

Beniel était l'homme providentiel de Balvise : pour ses partisans. Mais selon ses opposants, cette cité prospère ce carrefour portuaire, en avait-elle réellement besoin ?   

Par Christophe Tournier - Publié dans : Feuilleton
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  • : Ce blog animé par Christophe Tournier, auteur du manuel d'impro, est consacré à la poésie écrite à l'emporte-pièce, à l'écriture improvisée, au miracle de la langue sur le bout de la langue, à l'amour des mots... Il s'intéresse au processus d'écriture et de création, aux mots scandés. L'improvisation est son credo. Il se veut laboratoire d'oralité pour son auteur et atelier d'écriture. Exercices de scansion et de déclamation, premiers jets, polissages et écriture classique.
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