Dimanche 1 janvier 2012 7 01 /01 /Jan /2012 18:18

L'écriture manuscrite est à manier avec précaution. Les scribouillards du dimanche, les nostalgiques, les sportifs adeptes de l'écriture manuelle sont rares. Ils bravent l'ordinateur, ils refusent la modernité et désirent retrouver, par une sorte de mimétisme passéiste, un geste qui serait en prise directe avec la pensée. Le grand mérite de la machine idoine qu'est l'ordinateur est l'application généralisée de polices de caractères. À ces têtes brûlées de la calligraphie qui, malgré les avertissements d'usage, jouent avec le feu, s'adresse ce petit précis de lutte contre l'écriture maligne. Ce manuel d'écriture orthogonale s'il est respecté à la lettre aide à contourner les dangers de cette forme primitive.

Ces plumitifs de basse oeuvre, sans s'en rendre compte, tentent le diable et ouvrent des gouffres telluriques dont il leur sera difficile de s'affranchir. En lutte permanente pour la raison et contre la licence, le scribouillard est un copiste, il doit se contrôler et en toutes circonstances, se faire dicter plutôt qu'être dicté. Il faut éviter que le mot précède la pensée. La main, qui est sans âme, ne doit pas être un instrument dévoyé.Chaque mot, chaque lettre couchée sur le papier est une occasion de ranimer les forces occultes de la nature. Une fois éveillées, celles-ci ne manquent pas de s'emparer du copiste, de le tenir à merci en lui dictant ses lois, et émergeant du plus profond  : à lui dicter ses mots. Si par malheur, le copiste ne tient pas sa plume avec toute la force de caractère nécessaire ; après avoir pris ses lettres, les puissances occultes de la nature vont peu à peu prendre le scribouillard par le collet de son écriture et semer la contagion jusque dans son contenu. Son message ne sera plus porteur de réflexions sensées destinées à élever l'humanité, mais d'une fange obscure et noire. Le texte ne doit pas être déformé par des didascalies venues du diable Vauvert. Il doit être transcrit d'une pensée longuement mûrie ou d'une dictée à l'identique. Le copiste doit s'en tenir au texte au pied de la lettre. Louons la providence qui nous permet d'exercer quelques lois qui empêcheront le scribouillard, qu'il en soit au premier jet ou dans la patine de la relecture, de perdre pied. Il est vital de comprendre que l'oiseau pernicieux peut se poser dès l'ébauche des premières lettres.

Le début de la confrontation est vital à la préservation de l'écriture. Le copiste ne doit pas se pencher comme le pourraient faire ses lettres. Il se tient droit comme sa première majuscule. L'oiseau tente de pénétrer par à-coups dans la page par de subtils surgissements. Mais si les premiers accès lui sont refusés, sa paresse l'incite à l'abandon. Les premières touches nécessitent donc une attention particulière. À aucun moment, la majuscule ne doit courber l'échine. Les majuscules sont les sentinelles du texte. Elles se tiennent droites comme le I, se posant d'emblée en épouvantail sur la page blanche. Les rondeurs appellent aux déhanchements. Certaines lettres peuvent s'enchâsser dangereusement. Il faut s'abstenir des pleins et des déliés qui augurent d'emportements futurs.

Les accents sont la cravate des lettres. Ils doivent être utilisés avec sobriété et parcimonie. Ils sont les m'as-tu-vu de la calligraphie. Ils ne doivent pas traîner. Heureusement, l'accent circonflexe, que certaines âmes perverses inclinent à vouloir supprimer, pose un voile chaste sur nos errements et autorise leur circonscription. Le trait tiret non plus ne doit pas s'étirer.

Attention à l'apostrophe ! Il est un accent dépravé venu se placer sournoisement sous la culotte des lettres. Le chasser absolument ! Par son trait, ouvrant de larges plaies béantes dans le texte, l'oiseau pernicieux pénètre profondément. L'apostrophe doit être court afin de ne provoquer aucune scorie. L'accent grave est toujours en équilibre sur la lettre et son trait ne doit pas déchirer le fil continu du texte. Il est la feuille morte apportant apaisement s'il est bien tracé ; il ravive les effluves de l'enfer s'il est distordu par un rictus. L'accent aigu, salutaire gouvernail, en striant brutalement le texte à contre-courant remet le copiste dans le droit chemin. L'écriture n'est pas une houle. Rare mais précieuse, la mitraille du double point sur les voyelles rappelle à l'ordre.

Que les lettres rares, ces fanaux de l'écriture, ne soient pas des prétextes à l'épanchement. Le W n'a pas plus de deux ornières et doit être balancé par un M : marée montante de l'écriture. Le Z, ce chien de garde, en délié est mollasse alors que sa graphie est agressive et sans équivoque. Le X affiche ses états de service et ne doit pas sombrer dans le ridicule par trop de rondeurs. Si le C incite à la débauche, il est heureusement balancé par un R droit dans ses bottes. Le D est opportuniste et sans état d'âme, il se marie avec le T qui suit sans rechigner, s'il ne tombe pas dans l'affadissement. Le F qui a connu toutes les foudres mérite le respect. Heureusement, il existe quelques lettres, citadelles imprenables, comme le B ou le H qui portent au plus haut l'étendard de l'alphabet face aux voyelles qui tendent au rabaissement. Les langueurs sont à proscrire. L'écriture est un sacerdoce. Le copiste se veut servile au texte. Il n'interprète pas. Il doit toujours s'en référer à la police des caractères pour prévenir tout risque de débordement. Il se doit de garder la lettre à l'immaculé de sa conception. Un point, c'est tout !

La pioche du point porte une sanction finale à la phrase et esquisse un désert sans lettres. Le paragraphe entrouvre les abysses du néant à travers la page blanche. S'il ne veut pas croupir dans un tohu-bohu, ce cachot où il n'y aurait que cinq lettres à sa disposition qu'il recopierait à l'infini,Il faut éviter au copiste le contact charnel entre les mots et respecter un pas régulier. La promiscuité entre les lettres engendre une écriture saumâtre recouverte par le voile atavique de la confusion. Les mots doivent défiler l'un après l'autre. Afin de n'abandonner aucune ouverture à l'oiseau, les persiennes du texte sont étroites. Ainsi, la lumière qui s'évade reste mesurée. L'écriture ne doit pas laisser échapper d'étoiles filantes ! Les grands écrivains du passé ont su dompter l'oiseau pernicieux grâce à une longue pratique. Puisse ce traité prévenir le scribouillard épistolaire et l'inciter à la plus grande prudence ! Le mot fin doit être bien marqué au bas du texte en caractères majuscules afin de prévenir toute nouvelle tentative.

FIN

Processus de création : improvisation Monologue de personnage

Par L'imprompteur - Publié dans : Écriture classique
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  • : Ce blog animé par Christophe Tournier, auteur du manuel d'impro, est consacré à la poésie écrite à l'emporte-pièce, à l'écriture improvisée, au miracle de la langue sur le bout de la langue, à l'amour des mots... Il s'intéresse au processus d'écriture et de création, aux mots scandés. L'improvisation est son credo. Il se veut laboratoire d'oralité pour son auteur et atelier d'écriture. Exercices de scansion et de déclamation, premiers jets, polissages et écriture classique.
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