Feuilleton

Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 21:35

Beniel voulait démarrer son mandat en fanfare et de faire de cette fanfare l'empreinte de son mandat. Il réunit sa « dream team ». Lorsque l'on est à l'avant-garde de la majorité silencieuse, il faut savoir devancer son appel et « cap maintenir » - formule précieuse qu'il avait inventée à brûle-pourpoint -. « Les Balvisiens ont soif de justice !» Frastic était un créateur encensé et notoire. Maltuque était un diamant brut, une fornication d'idées et de concepts. Beniel s'inspirait des grands sémaphores de Maltuque, élaborés dans la clandestinité – entendez loin du harcèlement des médias, au café de l'université, dont le manque de subventions avait terni le blason -. Maltuque déclina un métaprogramme : le programme des programmes. Beniel serait à la proue de l'innovation sociétale battant le fer avant qu'il soit chaud. Les masses dans leur sagesse immémoriale suivraient si on les y préparait. Les idées sont des parapets qui engendrent les précipices. La meilleure façon de préparer l'avenir est de le prendre à bras le corps en luttant contre toutes les formes d'oppression, par tous les moyens, ou suivant le point de vue que l'on adopte de prendre sa mallette et de faire son travail avec conscience et professionnalisme. Grâce à une planification d'orfèvre, si la Révolution ne venait pas aux masses, elle irait à leur rencontre : miraculeuse et ostentatoire. En posant la majuscule sur le mot délictueux de sa prime et flamboyante jeunesse, le génial Maltuque se laissait emporter par le renouement avec ses idéaux auxquels, contrairement à beaucoup d'autres, lui, le philosophe pensant, n'avait pas renoncé. Beniel était un politicien dynamique, un vrai battant. Il avait toujours été le porte-drapeau de la contestation, le dénonciateur des marges superfétatoires des commercieux. Ceux-ci rétifs à la compassion, hostiles à toute humanité rendaient impossible l'égalité de destin entre Balvisiens. Beniel était le ventricule bienveillant de Balvise. Grâce à Maltuque, l'ultime penseur, il serait l'insurrecteur verbal permanent. Son élan allait montrer la voie ou l'ornière suivant le point de vue.

Chaque semaine, le peuple de Balvise à savoir les partisans irascibles de Beniel organiseraient un rassemblement sur des thémes qui sont la charpente discrète de l'oppression. Ceux-ci étaient sous la férule du grand Maltuque, même s'il échappait parfois que leur résolution pouvait incomber directement au pouvoir en place : Beniel lui-même qui, il faut le rappeler venait d'etre propulsé au centre de toutes les décisions, car élu primat, grand clerc, bourgmestre, président, haut de poupe ou tout autre affublement qui seyait à ses affidés. La liste de moulins à vent dont la vacuité se disputait à l'actualité était établie par Maltuque et sujette en fonction des opportunités à tous les bouleversements.
Rassemblements contre les bavures et pour l'accroissement des moyens de luttes contre les aléas et les tempêtes, pour un décret de bon voisinage, pour l'obligation de respect et pour la bonne humeur, pour une charte des clowns et des bateleurs de foire, contre l'œil de Moscou et pour la protection des Balvisiens, contre les complots, contre le travail précaire et les licenciements des cueilleurs de fraises, contre l'abondance et la publicité arbitraire, pour une circulation fluide des piétons et l'introduction de pousses -pousses électriques, contre les fientes d'oiseaux et pour les espaces verts, contre les oranges serviles aux dictatures et les tomates biseautées, Contre les zoos exotiques et les corridas, pour les squatteurs de square et l'occupation nocturne des églises, pour la réquisition salutaire des vues sur la mer et des caves vacantes, pour un moratoire contre les marteaux piqueurs et le travail de nuit, contre les néo médisants, pour le choc des cultures, contre les ondes adipeuses et versatiles, pour le binôme de concierge, contre le chômage des palefreniers et la vie chère, pour le lustre des ascenseurs, pour la régulation de la taille des platanes, pour les jardins organiques, contre les acronymes et pour la transparence des grands cercles, Contre l'arrogance de la cédille envers les demandeurs d'asile, Pour une charte de protection du cerveau droit, pour le droit à l'épanouissement, pour une tolérance zélée envers les ratures des écoliers, pour l'interdiction des croix provocantes, pour les services ludiques et la gratuité des psys, pour un calendrier de révision des concessions à perpétuité, pour l'éradication des pétoires, pour le doublement du salaire plancher et contre les Legos fabriqués hors continent, pour la reconnaissance des minorités non ethniques et constituées....

Il fallait tout d abord donner confiance et montrer que par la volonté, il était possible de combattre le Leviathan de la bosse du commerce. Les forces invisibles n'étaient pas une fatalité contre laquelle l'Archibald était impuissant. Par une philosophie nouvelle, entendez Maltuquéenne, Beniel le bienveillant allait imposer sa bulle. Les forces invisibles étaient de mèche avec les commercieux ou suivant le point de vue le clientélisme du pouvoir permettaient les fricotages avec des commercieux serviles de manière à ce qu'ils deviennent les grands colons de la ville de Balvise. Il suffisait d 'attaquer les balivernes économiques par le collet, de prendre le tonneau par les dents ou le mors par les anses. Beniel avait de la jugulaire et celle-ci s'appelait Maltuque... Les forces invisibles n'avaient qu'à bien se tenir !

 

Par Christophe Tournier - Publié dans : Feuilleton
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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 22:49

Dans une combe discrète du cimetière de Balvise, s'épanouit la tombe d'Amil Bastahan, un lointain pataphysicien qui aurait promu païennement la multiplication des petits pains. Les citoyens occultes de la cité recouvrent sa tombe de fleurs.

Beniel, ce « lever de lune anticonformiste », comme l'avait appelé Frastic, attaquait dans l'œuf l'indolence de Balvise pour marquer l'histoire et l'harnacher au carrosse de l'avenir ou suivant le point de vue pour faire de la cité une république bananière. Il alla chercher un professeur de philosophie dont les articles avaient décorner les boeufs dans la gazette. Il avait auparavant canoté dans toutes les couches de la société. Il s'appelait Maltuque. Il professait depuis toujours, à contre-courant de la pensée inique la plus répandue, un retour au pragma, une rationalisation permanente des facteurs de production. Il rêvait de construire de nouveaux idéaux pour la jeunesse afin de lui redonner espoir par un retour inspiré vers la communauté atavique loin de la bosse du commerce dont chacun en était conscient, faisait flamber les inégalités sociales. Le cabinet de Beniel était constitué : à gauche Frastic le rebelle, à droite, devenu conseiller économique par la force des choses ou par sa profession d'humaniste affiché, Maltuque le sage. Le valeureux Beniel n'aurait désormais de cesse d'éveiller la créativité de ses ouailles ou selon le point de vue de stimuler la médiocrité. Afin de marquer cette nouvelle ère, Beniel fit disparaître le Goitre de Saint-Jacques qui ridiculisait la cité. Après avoir réuni toutes les associations, ou selon le point de vue fait ramper celles-ci sous la dictée de Frastic, il fit remplacer le Goitre par un patchwork féminin. Silhouette telle qu'on la trouve parfois à l'entrée des ports, la sirène enluminée célébrait l'universalité à travers des seins nus et multicolores, un ventre de mappemonde et des écailles phosphorescentes que les langues occultes baptisèrent bientôt la marâtre de Saint Jacques. On dispersa les restes de Goître à la décharge et la nuit vit quelques ombres rassembler dévotement, qui un bras, qui un morceau de jambe, les débris de la statue.

 

Par Christophe Tournier - Publié dans : Feuilleton
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Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 21:25

Dans le temps, les marins amarraient les bateaux au goître de Saint-Jacques. C'était une statue taillée dans la masse qui semblait célébrer tout le pathétique de l'humanité. Pieds de chèvre et cuisses épaisses, ventre rebondi au nombril protubérant, nez grossier sur des lèvres charnues entre sourire et interrogation, bras efflanqués, tel apparaissait l'imposante silhouette. Le goitre semblait se moquer des figures de proue évanescentes que les pêcheurs plaçaient à la proue de leur cargo. Lorsque Imar Beniel, face à Fédor Mouly, surnommé la Carpe, prit la mairie de Balvise, avec le slogan « Conjurons ensemble les forces de l'invisible ! » il envisageait déjà secrètement de remplacer cette statue spirituellement insalubre.

Ce fonctionnaire de haute voltige avait gravi tous les échelons avait serré toutes les mains et prononcé tous les discours. Il était moyennement bâti de sorte qu'en toutes circonstances, il plaisait à l'Archibald, il rassurait le vieillard endimanché, le mécanicien désœuvré ou le bourgeois indélébile. Ou bien suivant le point de vue que l'on adoptait : Son sens de la communauté dissimulait un appétit irréversible pour l'accaparement à ses propres fins de la chose publique...

Balvise, ville côtière, était un carrefour portuaire et emblématique de la région. Beniel ne manquait pas de se montrer ou d'apporter son indéfectible soutien à toute initiative innovante d'un point de vue social susceptible de faire avancer ce l'on ne savait quoi encore pour lequel il se battait. Ainsi, il prit sous son aile Frastik, le rebelle. Après de nombreuses mises à feu de poubelles, le virevoltant Frastik s'était reconverti dans des happenings peinturlesques et théâtraux portant à combustion la critique d'une société aphone et génératrice d'inégalités insupportables, suivant le point de vue le plus répandu. Il aimait grâce à des performances vidéo qui faisaient florés sur la toile, surprendre l'Archibald - le Balvisien moyen - et réveiller en lui une révolte salvatrice. Beniel offrit à Frastik le voyage de ses rêves dans l'Ouest américain, contrée suscitant les sentiments les plus controversés dans l'opinion générale. Sa créativité en fut-elle sublimée ? Tout jurait-il qu'il en revint avec une fidélité sans failles pour Beniel, dissimulée derrière une bouffonnerie insolente : « Votre haute commisération ! Votre compassion de tous les instants ! Votre inamovible dynamique » appelait-il Beniel devant la presse.

« Qui dit anar à 20 ans, dit fonctionnaire à 40 » Frastik commençait, selon d'invisibles langues, à tester ce vieil adage.

Beniel était l'homme providentiel de Balvise : pour ses partisans. Mais selon ses opposants, cette cité prospère ce carrefour portuaire, en avait-elle réellement besoin ?   

Par Christophe Tournier - Publié dans : Feuilleton
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  • : Ce blog animé par Christophe Tournier, auteur du manuel d'impro, est consacré à la poésie écrite à l'emporte-pièce, à l'écriture improvisée, au miracle de la langue sur le bout de la langue, à l'amour des mots... Il s'intéresse au processus d'écriture et de création, aux mots scandés. L'improvisation est son credo. Il se veut laboratoire d'oralité pour son auteur et atelier d'écriture. Exercices de scansion et de déclamation, premiers jets, polissages et écriture classique.
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