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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 22:20

Il attendait sans doute que sa malicieuse Peugeot se joue des contrôles techniques, mais sa carcasse venait de s'affaisser sans rémission sur un dos d'âne : résultat de la créativité d'un maire ayant devancé les soupçons de n'en pas faire assez pour sauver les enfants de sa commune. Idil maudit son souci d'économie. Il savait que sa voiture le lâcherait du jour au lendemain. Il avait caressé jusque-là sa bonne fortune. Mais, alors qu'il rassemblait ses affaires et confondait, en leur infligeant une volée de coups de pied, les pneus de l'innocente avec son postérieur, un corbillard blanc s'arrêta à sa hauteur. Burdin Weiler était une barbe de plusieurs jours sur un petit corps carré et trapu, taillé à la manière de son addiction véhiculaire : le camping-car. De telle sorte que l'on aurait pu le glisser dans un des placards rectangulaires, coulisses de sa fierté. En tout ce qui approchait son Légo et les méandres de la route empruntée par celui-ci, il était inflexible de tendresse. Il portait l'uniforme du caravanier : un short-bermuda surmonté d'une casquette. Il avait dédié sa vie de baroudeur à la cause de sa pantoufle dorlotante, à la direction assistée. Il s'émouvait à chaque kilomètre des flonflons de son moteur et aimait, dans le foisonnement des radios, dérouler les imprévus de la route.

Sur le toit, grâce au harnachement télescopique, Burdin libéra une remorque. Sur cet attelage salutaire, les deux hommes réussirent avec un treuil, dissimulé sous le véhicule, à hisser la cuisinière dans un babil de roulements. Idil eut le privilège insigne du copilote. Il en acquit toute l'humilité . La calanque du conducteur dominait l'abîme de la route en glorifiant la symphonique du moteur. Burdin ne se faisait pas prier pour parler de sa passion motrice lorsqu'il croisait une âme curieuse telle Idil. Il voyait le monde comme un vaste ruban sur lequel il déroulait son coucou en caressant la frise de son volant, respirant la liberté de se poser ou bon lui semblait, ou plutôt sur n'importe quelle aire dévolue à ses pareils. Burdin Weiler aimait regarder scintiller la mer derrière la vitre diaphane. Il se délectait de lointains clochers qui striaient l'horizon de balises spirituelles. Il écoutait le vibration organique de son moteur qui concentrait en quatre temps et huit soupapes toute l'ingéniosité lyrique du second principe de la thermodynamique. Sa carafe roulante était un sommet dans l'art de l'option et une érection de confort et de praticabilité, de telle sorte qu'au salon des arts ménagers, le simple apparât de son intérieur aurait suffi à en faire la vedette tutélaire. « Voyez plutôt, ceci ... » lançait Burdin. Un four idoine; une cuisinière induite au propre comme au figuré ; un placard déployant dans lequel on aurait même pu ranger la carène de Burdin. Un baldaquin étirable ; des stores automatiques apprentis maladroits des caprices du soleil, une cuisine américaine sur roulettes, une poubelle gonflable, une toilette pontifiante apte à compacter plusieurs jours de siège ; une porte soufflante de WC capitonnée pour amortir les pets. Un balai rétractable; une télévision toute en platitude captant la main invisible du monde avec une inclinaison pour le Tour de France. Un pot de roses artificielles, salivantes à demeure ; un portrait de famille kalédoscopique ; une table compilable en rebord de fenêtre ; un pèse robot matinal ; un hublot pour capter les mouvements d'étoiles le long des autoroutes ; une machine à laver les effleurements de trottoirs ; un réveil papal ; l'ombre du Christ en croix ; un bonzaï en plastique pour compenser le bitume ; une niche à chien rétractable en boîte à chaussures ; une gondole à whisky escamotable en barque à frites ; un ventilateur caresse mollet ; une range chewing-gum et canettes; une loupiote de grand-mère pour les nuits interminables ; une armoire à nostalgie pour les longs cours ; une maquette de bateau pour équilibrer les rêves ; un escalier périscope en colimaçon ; un congélateur à songes ; des jumelles en pendentif à la manière du vélo paresseux sanglées à l'arrière, un teckel luminescent qui hoche la tête ; un jeu de cartes du Mont-Saint-Michel...

En refaisant le monde, ils arrivèrent à l'entrepôt. On établit la cuisinière dans une salle attenante à la plateforme. Les deux hommes se délectèrent d'une bière fraîche issue du sérail de Burdin. Pour les amis, celui-ci se prit à imaginer tout haut la bâtisse dédiée à son idéal, accueillant ses congénères dans un arrangement géométrique de parfaits épis. Il dénia, la larme à l'œil, aux critiques toute objectivité. « Les campings-caristes sont des gens pacifiques qui font vivre les commerces des petites villes. Ils n'aspirent qu'à la liberté et à la tranquillité. Malheureusement, des associations mal intentionnées nous dénigrent : Le FLACC Front de lutte Anti Camping Car, le FAICACA (Front Anti Invasion des Campings Cars). Nous devons nous défier constamment de ces gens-là qui salissent notre réputation et notre image. »

Idil hypnotisé, à la seconde de ces bières de garde qui mûrissent en abbaye plutôt que dans la calebosse d'une caravane, se sentit solidaire des congénères de Burdin qui sont des braves gens du voyage, des retraités curieux du monde et qui passent leur temps à le découper en bandes blanches. Il s'éprouva lui aussi dans un dé mobile à tirer sa route au hasard des numéros. Burdin le généreux retrouva tout à coup ses ailes d'ancien gérant de Brico-Champ et des salles de bains de Bruges. « Voyons plutôt, ceci ...» Là, une VMC tirerait les affres de la cuisinières vers l'extérieur, ici, dans le renfoncement où hésite la lumière une bonne partie de la journée, on disposerait une verrière pour capter les remugles de chaleur. Un parterre de roses hollandaises le long du mur principal ferait une belle affaire. Il faudrait frotter les murs avec de la lessive ou de la soude. Mettre des pierres apparentes pour combler les trous. Lisser les tables des ateliers à la cire. Enfin, l'oeil pétillant comme une bière, Burdin demanda une faveur «Tu sais ce que j'aimerais, c'est entendre mon moteur tout en haut de l'escalier !». On glissa la pompeuse sébile jusqu'au parvis. À hauteur des soupentes, la casquette démontée, l'oreille parabolique de Burdin écouta pendant quelques minutes, décoller de la plafeforme de l'entrepôt la musique de son carosse.

Le logo « Globe Trotter » qui figure sur l'entête de l'illustre rappelle à l'Alphonse, qui l'aurait oublié, que le conducteur de cette fresque ambulante est un bourlingueur sans attaches, un vrai. Dès l'aube, Burdin enlève ses cales, fait chauffer longuement son moteur pour écouter le silence et disparait solitaire dans l'horizon gouleyant des grandes routes dominicales, striées d'ondes FM et d'échangeurs tournoyants comme des manèges.

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 22:32

Cette avarice pointilleuse, il la tenait de son père Charles Emmanuel Hoblot, fils de pied noir qui comme beaucoup de ses congénères avait quitté l'Algérie par un petit matin sec pour ne plus jamais y revenir, même pas en rêve. Le père de Charles, Eugène Ignace Hoblot, avait enfoui définitivement l'Algérie dans un album d'images paradisiaques et disparues que l'on n'aurait même pas pu découvrir en cas d'autopsie ou de passage au scanner. Charles avait été toute sa vie, délégué à l'aménagement du territoire. Il avait tracé des autoroutes ondoyantes, pour lesquelles des trésors de compromis étaient déployés afin de ne pas déchirer la propriété d'un Alphonse ou d'éviter les ronflements de moteurs ravalant la quiétude d'un village : le tout se terminant le plus souvent par une souveraine soumission au bien général. La Route des Titans, forte de ses sept viaducs et tunnels en enfilade, plongeant au cœur des Alpes, c'était lui !

Il dévoilait, comme d'autres développent une claustrophobie ou une allergie au gluten, une impossibilité compulsive de sortir son porte-monnaie. Lui-même en était la première victime. Il buvait chaque jour de la piquette difficile à dégoter plutôt que de profiter des formidables progrès dans l'élaboration des vins. Il mangeait du pain sec, cuit à la sauvette, plutôt que de se régaler de pains frais où proliféraient comme autant de fèves, des graines de lin ou de sésame. Il usait ses chemises jusqu'à ce que le col devienne translucide et en conservait les boutons dans des boîtes d'épices. Il laissait ses économies auprès de banques douteuses, aux marges certaines, aux prises avec les affres des jeux obscurs de la finance sans profiter le moins du monde d'un labeur dédié aux paysages et à la fluidité de son pays. Le grand Charles avait développé une propension inégalée à se faire payer des cafés et à se faire inviter sans contrepartie, à offrir des cadeaux aussi tocs que prétentieux, à emporter le magazine oublié sur la table par ses hôtes, à voyager par procuration en écoutant les récits des conteurs, à préférer l'écran de sa télévision pour éviter les cinémas. Il connaissait les dédales des parkings privés afin d'y glisser sa voiture pour faire la nique aux horodateurs. Il savait conter fleurette aux aubergines et pleurer misère, avant de jouer de ses relations, face aux motards afin de s'affranchir de toute contravention. Il participait à de multiples concours autour des gondoles de supermarchés. Ainsi, le tout jeune Idil avait écumé Disneyland grâce aux exclusivités de son père et fait une croisière en Méditerranée sur le Costa Curta sans sortir des piscines pendant que des garçons en livrée lui servaient de glaces italiennes et des jus de fruits à volonté. Cette faculté d'abstinence héritée de son père avait développé chez Idil une passion pour les vieilles marmites et les objets ravagés par le temps. Idil avait le nez pour découvrir des gisements d'or sous la poussière. Sa fidélité aux choses et aux êtres était sans pareille : son avarice le protégeait de toute dispersion inutile.

 

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Christophe Tournier - dans Feuilleton
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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 00:05

Il s'était attaché à l'entrepôt. Son abandon hâtif par les ouvriers l'avait rendu brutalement au silence. Le moindre frémissement, les pas furtifs, acquéraient une dimension inhabituelle, bousculant la hiérarchie des événements anodins. Idil se plaisait à flâner au centre en écoutant le tremblement des rambardes, en imaginant le tourbillon des thermiques le long des escaliers. Le local technique, avec son tableau électrique agonisant, bourdonnait encore des rixes fantômes de l'entrepôt et dispensait d'erratiques entrechocs. Les échos de la ville reprenaient haleine en s'enrobant sous les toits et raillaient la poussière. La balance du monde passait par tous les pores du bâtiment et se mixait à la stature de l'édifice faîte d'isolement. L'ancienne dalle, plaque tournante des activités industrielles, était devenue un amphithéâtre. Dans cette zone désaffectée, aucun habitant n'avait intérêt à ce bâtiment, futile et imposant. Idil l'avait acquise pour une bouchée de pain. Son « éminente bâtisse » : c'est ainsi qu'il l'avait surnommée !

 

Une simple photo sur un site de petites annonces l'avait attiré. Au premier coup d'oeil, Idil était tombé amoureux de la cuisinière. Au fin fond de la Franche-Comté, un certain Jeannot délivrait pour une obole sa gigantesque cuisinière quatre feux, four électrique et gaz. La belle, unique en son genre et patinée comme une riche veuve, s'offrait au prétendant motivé qui s'engagerait à lui offrir une vie décente dans un milieu confiné afin qu'elle puisse exprimer toute son ardeur et user de toutes ses options : sans équivalent dans le monde de la fonte calorifique. La belle roturière arborait l'écusson de sa marque prestigieuse et était teintée d'un émail blanc crème indestructible attisé par un fin liseré, rejetant l'esthétique charbonneuse du siècle passé pour privilégier l'art déco.

 

Idil entreprit le voyage dans sa vieille carriole, une Peugeot dont, autant par surprise que par décence, le premier Alphonse venu ne manquait pas de s'enquérir du nombre de kilomètres parcourus afin de manifester toute son admiration. D'autant plus qu'Idil l'avait conservé autant par souci d'économie que par goût de l'exploit. Il s'était rendu chez le Jeannot, un paysan bougon et altier qui, en découvrant la passion inattendue d'Idil, laissa partir la machine avec une frénésie bavarde qu'il ne se connaissait pas. La belle était plus riche de promesses dans la lumière timide d'une grange ouverte à tout vent que dans la pâleur du dépliant publicitaire qui, avec un peu de plomb dans l'aile, vantait ses capacités de communication. Le Jeannot qui avait préparé une palette à roulettes pour pouvoir la hisser dans le coffre lui laissa même l'ingénieux assortiment. Ils dégustèrent une liqueur de framboises issue du bar à merveille dont Jeannot était le tenancier. Une vipère licornée attendait au fond d'une bouteille. Un génépi sacerdotal trônait sur la plus vaillante des étagères. Jeannot confia les montants de sa retraite de mécanicien agricole, qui après un siècle de lutte ouvrière et d'acquis sociaux était autant de misères que ses bouteilles de gniaule étaient des trésors. Idil l'aperçut une dernière fois dans le rétroviseur, casquette à la main, laissant apparaître ses deux oreilles soupes au lait, souhaitant un vrai destin à la divine cuisinière.

 

À une centaine de kilomètres de Balvise, le train de la Peugeot s'affaissa sans rémission sur un dos d'âne : résultat de la créativité d'un maire ayant devancé les soupçons de n'en pas faire assez pour sauver les enfants de sa commune. Idil maudit sa vaine pingrerie en donnant des coups de pieds rageur dans les pneux de l'infortunée. Il savait que sa voiture le lâcherait du jour au lendemain. Il savait le risque et avait caressé jusque-là, sa bonne fortune. Elle l'avait laissé tomber au plus mauvais moment, chargée à bloc. 

 

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 20:39

Frastic, le rebelle vibrant, doté d'une cravate galbée d'une fausse pince et marinée de vagues s'écoulant en sens inverse des panygériques classiques que la gente commerciale se plaît à arborer, s'adresse solennellement aux Balvisiens. À sa droite, on découvre le patchwork féminin, une silhouette enluminée célébrant l'universel multicolore et le ventre de la mappemonde comme le revendique la plaque inaugurale.
"Chères balvisiennes et balvisiens, Varium et mutabile semper ! (Chose variable et toujours changeante que la femme) cette sculpture nouvelle est le résultat d'un processus de création, le produit d'une grâce sussurrée, d'une inspiration fractale. Elle n'est pas le produit d'une émergence spontanée, certes, sympathique mais vaine et sans finalité. Elle n'est pas le fruit issu du diable Vauvert ou de l'initiative solitaire de l'Archibald. Elle est le résultat indéniable de sa reluctance mirifique, de son indulgence rageante, de son double poids sans démesure, c'est-à-dire le fructueux Beniel. Ce dernier a été la voie lactée qui a permis aux constellations d'artistes de se réunir et de collaborer. Beniel, le cœur à l'ouvrage a été un soutien de tous les instants, la trêve et l'espoir dans le tunnel creusé entre l'ombre à la lumière. L'artiste n'est plus ce sbire isolé, cette sentinelle fluctuante livrée aux affres de l'inspiration et d'une quête matérielle qui ne sont qu'entraves à sa création. Que cela résonne désormais dans le landernau des paresseux de l'éveil : les artistes balvisiens ne seront plus jamais seuls. L'ombre bienveillante à Beniel veille sur eux. L'art est nécessaire à la cité. Il développe l'esprit pugnace, il élève l'âme, il aiguise les visions, il stimule l'émotion, grande prédatrice de l'oppression. L'art éduque les cœurs post mortem, plonge dans les millénaires afin que chaque Balvisien, de l'Archibald à l'Archibald, au quotidien fasse de Balvise une cité éternelle. Oui, grâce à Beniel, nous sommes " vice sacralement " attachés à la culture, à l'art total, à la création libre. Que les citoyens volontaires pour cet effort sans précédent se munissent du dossier et remplissent les cases à cocher ! "

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 21:35

Beniel voulait démarrer son mandat en fanfare et de faire de cette fanfare l'empreinte de son mandat. Il réunit sa « dream team ». Lorsque l'on est à l'avant-garde de la majorité silencieuse, il faut savoir devancer son appel et « cap maintenir » - formule précieuse qu'il avait inventée à brûle-pourpoint -. « Les Balvisiens ont soif de justice !» Frastic était un créateur encensé et notoire. Maltuque était un diamant brut, une fornication d'idées et de concepts. Beniel s'inspirait des grands sémaphores de Maltuque, élaborés dans la clandestinité – entendez loin du harcèlement des médias, au café de l'université, dont le manque de subventions avait terni le blason -. Maltuque déclina un métaprogramme : le programme des programmes. Beniel serait à la proue de l'innovation sociétale battant le fer avant qu'il soit chaud. Les masses dans leur sagesse immémoriale suivraient si on les y préparait. Les idées sont des parapets qui engendrent les précipices. La meilleure façon de préparer l'avenir est de le prendre à bras le corps en luttant contre toutes les formes d'oppression, par tous les moyens, ou suivant le point de vue que l'on adopte de prendre sa mallette et de faire son travail avec conscience et professionnalisme. Grâce à une planification d'orfèvre, si la Révolution ne venait pas aux masses, elle irait à leur rencontre : miraculeuse et ostentatoire. En posant la majuscule sur le mot délictueux de sa prime et flamboyante jeunesse, le génial Maltuque se laissait emporter par le renouement avec ses idéaux auxquels, contrairement à beaucoup d'autres, lui, le philosophe pensant, n'avait pas renoncé. Beniel était un politicien dynamique, un vrai battant. Il avait toujours été le porte-drapeau de la contestation, le dénonciateur des marges superfétatoires des commercieux. Ceux-ci rétifs à la compassion, hostiles à toute humanité rendaient impossible l'égalité de destin entre Balvisiens. Beniel était le ventricule bienveillant de Balvise. Grâce à Maltuque, l'ultime penseur, il serait l'insurrecteur verbal permanent. Son élan allait montrer la voie ou l'ornière suivant le point de vue.

Chaque semaine, le peuple de Balvise à savoir les partisans irascibles de Beniel organiseraient un rassemblement sur des thémes qui sont la charpente discrète de l'oppression. Ceux-ci étaient sous la férule du grand Maltuque, même s'il échappait parfois que leur résolution pouvait incomber directement au pouvoir en place : Beniel lui-même qui, il faut le rappeler venait d'etre propulsé au centre de toutes les décisions, car élu primat, grand clerc, bourgmestre, président, haut de poupe ou tout autre affublement qui seyait à ses affidés. La liste de moulins à vent dont la vacuité se disputait à l'actualité était établie par Maltuque et sujette en fonction des opportunités à tous les bouleversements.
Rassemblements contre les bavures et pour l'accroissement des moyens de luttes contre les aléas et les tempêtes, pour un décret de bon voisinage, pour l'obligation de respect et pour la bonne humeur, pour une charte des clowns et des bateleurs de foire, contre l'œil de Moscou et pour la protection des Balvisiens, contre les complots, contre le travail précaire et les licenciements des cueilleurs de fraises, contre l'abondance et la publicité arbitraire, pour une circulation fluide des piétons et l'introduction de pousses -pousses électriques, contre les fientes d'oiseaux et pour les espaces verts, contre les oranges serviles aux dictatures et les tomates biseautées, Contre les zoos exotiques et les corridas, pour les squatteurs de square et l'occupation nocturne des églises, pour la réquisition salutaire des vues sur la mer et des caves vacantes, pour un moratoire contre les marteaux piqueurs et le travail de nuit, contre les néo médisants, pour le choc des cultures, contre les ondes adipeuses et versatiles, pour le binôme de concierge, contre le chômage des palefreniers et la vie chère, pour le lustre des ascenseurs, pour la régulation de la taille des platanes, pour les jardins organiques, contre les acronymes et pour la transparence des grands cercles, Contre l'arrogance de la cédille envers les demandeurs d'asile, Pour une charte de protection du cerveau droit, pour le droit à l'épanouissement, pour une tolérance zélée envers les ratures des écoliers, pour l'interdiction des croix provocantes, pour les services ludiques et la gratuité des psys, pour un calendrier de révision des concessions à perpétuité, pour l'éradication des pétoires, pour le doublement du salaire plancher et contre les Legos fabriqués hors continent, pour la reconnaissance des minorités non ethniques et constituées....

Il fallait tout d abord donner confiance et montrer que par la volonté, il était possible de combattre le Leviathan de la bosse du commerce. Les forces invisibles n'étaient pas une fatalité contre laquelle l'Archibald était impuissant. Par une philosophie nouvelle, entendez Maltuquéenne, Beniel le bienveillant allait imposer sa bulle. Les forces invisibles étaient de mèche avec les commercieux ou suivant le point de vue le clientélisme du pouvoir permettaient les fricotages avec des commercieux serviles de manière à ce qu'ils deviennent les grands colons de la ville de Balvise. Il suffisait d 'attaquer les balivernes économiques par le collet, de prendre le tonneau par les dents ou le mors par les anses. Beniel avait de la jugulaire et celle-ci s'appelait Maltuque... Les forces invisibles n'avaient qu'à bien se tenir !

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 22:49

Dans une combe discrète du cimetière de Balvise, s'épanouit la tombe d'Amil Bastahan, un lointain pataphysicien qui aurait promu païennement la multiplication des petits pains. Les citoyens occultes de la cité recouvrent sa tombe de fleurs.

Beniel, ce « lever de lune anticonformiste », comme l'avait appelé Frastic, attaquait dans l'œuf l'indolence de Balvise pour marquer l'histoire et l'harnacher au carrosse de l'avenir ou suivant le point de vue pour faire de la cité une république bananière. Il alla chercher un professeur de philosophie dont les articles avaient décorner les boeufs dans la gazette. Il avait auparavant canoté dans toutes les couches de la société. Il s'appelait Maltuque. Il professait depuis toujours, à contre-courant de la pensée inique la plus répandue, un retour au pragma, une rationalisation permanente des facteurs de production. Il rêvait de construire de nouveaux idéaux pour la jeunesse afin de lui redonner espoir par un retour inspiré vers la communauté atavique loin de la bosse du commerce dont chacun en était conscient, faisait flamber les inégalités sociales. Le cabinet de Beniel était constitué : à gauche Frastic le rebelle, à droite, devenu conseiller économique par la force des choses ou par sa profession d'humaniste affiché, Maltuque le sage. Le valeureux Beniel n'aurait désormais de cesse d'éveiller la créativité de ses ouailles ou selon le point de vue de stimuler la médiocrité. Afin de marquer cette nouvelle ère, Beniel fit disparaître le Goitre de Saint-Jacques qui ridiculisait la cité. Après avoir réuni toutes les associations, ou selon le point de vue fait ramper celles-ci sous la dictée de Frastic, il fit remplacer le Goitre par un patchwork féminin. Silhouette telle qu'on la trouve parfois à l'entrée des ports, la sirène enluminée célébrait l'universalité à travers des seins nus et multicolores, un ventre de mappemonde et des écailles phosphorescentes que les langues occultes baptisèrent bientôt la marâtre de Saint Jacques. On dispersa les restes de Goître à la décharge et la nuit vit quelques ombres rassembler dévotement, qui un bras, qui un morceau de jambe, les débris de la statue.

 

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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 21:25

Dans le temps, les marins amarraient les bateaux au goître de Saint-Jacques. C'était une statue taillée dans la masse qui semblait célébrer tout le pathétique de l'humanité. Pieds de chèvre et cuisses épaisses, ventre rebondi au nombril protubérant, nez grossier sur des lèvres charnues entre sourire et interrogation, bras efflanqués, tel apparaissait l'imposante silhouette. Le goitre semblait se moquer des figures de proue évanescentes que les pêcheurs plaçaient à la proue de leur cargo. Lorsque Imar Beniel, face à Fédor Mouly, surnommé la Carpe, prit la mairie de Balvise, avec le slogan « Conjurons ensemble les forces de l'invisible ! » il envisageait déjà secrètement de remplacer cette statue spirituellement insalubre.

Ce fonctionnaire de haute voltige avait gravi tous les échelons avait serré toutes les mains et prononcé tous les discours. Il était moyennement bâti de sorte qu'en toutes circonstances, il plaisait à l'Archibald, il rassurait le vieillard endimanché, le mécanicien désœuvré ou le bourgeois indélébile. Ou bien suivant le point de vue que l'on adoptait : Son sens de la communauté dissimulait un appétit irréversible pour l'accaparement à ses propres fins de la chose publique...

Balvise, ville côtière, était un carrefour portuaire et emblématique de la région. Beniel ne manquait pas de se montrer ou d'apporter son indéfectible soutien à toute initiative innovante d'un point de vue social susceptible de faire avancer ce l'on ne savait quoi encore pour lequel il se battait. Ainsi, il prit sous son aile Frastik, le rebelle. Après de nombreuses mises à feu de poubelles, le virevoltant Frastik s'était reconverti dans des happenings peinturlesques et théâtraux portant à combustion la critique d'une société aphone et génératrice d'inégalités insupportables, suivant le point de vue le plus répandu. Il aimait grâce à des performances vidéo qui faisaient florés sur la toile, surprendre l'Archibald - le Balvisien moyen - et réveiller en lui une révolte salvatrice. Beniel offrit à Frastik le voyage de ses rêves dans l'Ouest américain, contrée suscitant les sentiments les plus controversés dans l'opinion générale. Sa créativité en fut-elle sublimée ? Tout jurait-il qu'il en revint avec une fidélité sans failles pour Beniel, dissimulée derrière une bouffonnerie insolente : « Votre haute commisération ! Votre compassion de tous les instants ! Votre inamovible dynamique » appelait-il Beniel devant la presse.

« Qui dit anar à 20 ans, dit fonctionnaire à 40 » Frastik commençait, selon d'invisibles langues, à tester ce vieil adage.

Beniel était l'homme providentiel de Balvise : pour ses partisans. Mais selon ses opposants, cette cité prospère ce carrefour portuaire, en avait-elle réellement besoin ?   

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  • : L'Emporte-Texte
  • : Ce blog animé par Christophe Tournier, auteur du manuel d'impro, est consacré à la poésie écrite à l'emporte-pièce, à l'écriture improvisée, au miracle de la langue sur le bout de la langue, à l'amour des mots... Il s'intéresse au processus d'écriture et de création, aux mots scandés. L'improvisation est son credo. Il se veut laboratoire d'oralité pour son auteur et atelier d'écriture. Exercices de scansion et de déclamation, premiers jets, polissages et écriture classique.
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